"On l�appelle le � beurre de la mafia italienne �. Dans sa composition, il y a le plus sordide. La France a eu droit � 80% de cette mixture. Et pourtant silence�
Voici sans doute l'histoire la plus noire de la malbouffe. Le scandale du beurre frelat�, aussi appel� �beurre de la mafia italienne �, couve depuis l'ann�e 2000. Entre 1997 et 1999, 16 000 tonnes de beurre ont �t� confectionn�es dans la r�gion de Naples � partir d'un tiers de vrai beurre et de deux tiers d'huile de coco et de graisses d'�quarrissage. Le tout amalgam� � l'aide d'hydrocarbures et de divers produits chimiques utilis�s dans des cosm�tiques import�s d'Allemagne.
D�j� la seule composition vous met le c�ur au bord des l�vres. Mais le plus sordide reste � venir. Contrairement � ce qui a �t� �crit jusqu'� pr�sent, ces graisses n'�taient pas du suif, produit particuli�rement raffin� de l'�quarrissage, mais des graisses fabriqu�es � partir de d�chets de bovins - cervelles, moelle �pini�re, colonnes vert�brales -, mis � l'�cart lors de l'abattage parce que susceptibles de porter des prions responsables de la transmission de l'enc�phalopathie spongiforme bovine (ESB), la maladie de la vache folle. L'information figure dans le rapport de la police italienne qui a servi de base au proc�s de ceux qui se sont livr�s � cette fraude. L'agent de transmission de la maladie �tant contenu dans les graisses, et pratiquement indestructible, m�me � tr�s haute temp�rature, il y a tout lieu de penser que le faux beurre a �t� contamin�, si les d�chets l'�taient. Or, 80 % de ce mauvais beurre ont �t� export�s vers la France, 20 % vers l'Allemagne et la Belgique.
Un dossier �norme
Enqu�tant sur une s�rie de meurtres dans une fabrique de beurre, la police italienne finit par obtenir les confessions d'un repenti : il r�v�le qu'une vaste fraude aux subventions europ�ennes a �t� organis�e dans la r�gion de Naples avec le soutien tr�s actif de la Camorra, la branche napolitaine de la Mafia. Il s'agissait de fabriquer une marchandise � prix cass� tout en touchant des subventions r�serv�es � l'exportation de produits laitiers compos�s � 99 % de beurre. Le repenti a tout balanc� : le nom du scientifique italien, expert reconnu en produits laitiers, qui a mis au point la formule chimique, puis certifi� le � vrai-faux � beurre ; les noms des fonctionnaires de la police, des douanes et de la r�pression des fraudes, achet�s pour qu'ils ferment les yeux... Puis sont venus les noms des entreprises clientes, fran�aises notamment. La plus grande partie de la marchandise a transit� par un petit courtier, Sodepral (Val-de-Marne), missionn� par une entreprise de l'Orne, Fl�chard SA, sp�cialis�e dans le beurre destin� � la p�tisserie industrielle et � la biscuiterie, mais aussi en butterghee, ces beurres mous r�put�s pauvres en cholest�rol, et en produits laitiers gras destin�s � la reconstitution de lait � partir de poudre. Fl�chard fournit de grands groupes laitiers comme Socliaal (Yoplait, Candia) et exporte ses productions vers le Moyen-Orient et l'Afrique. Lorsqu'il exporte hors de l'Europe ou fournit la p�tisserie, Fl�chard obtient des subventions de l'Union europ�enne ... pour des produits authentiques.
La quasi-totalit� des grands groupes laitiers ont �t� cit�s par le repenti que plus rien ne semblait pouvoir arr�ter. A la suite de l'enqu�te italienne et apr�s une plainte de l'Office europ�en de lutte antifraude (Olaf) de l'Union europ�enne, la justice fran�aise a �t� saisie. Une instruction a �t� ouverte en 2000. Seuls les dirigeants de Sodepral et de Fl�chard ont �t� mis en examen pour � escroquerie en bande organis�e et fraude sur la qualit� substantielle�. Aucune charge n'a �t� retenue contre les autres entreprises.
Depuis, deux autres juges d'instruction se sont succ�d�, laissant penser que la justice fran�aise tra�nait les pieds. �Faux, r�pond-on au tribunal de Cr�teil, charg� de l'affaire. Le dossier est �norme, des commissions rogatoires internationales ont �t� lanc�es, en Italie notamment, pour conna�tre le volume et le montant des fraudes.
Vache folle ou pas ?
Evidemment, Fl�chard comme Sodepral plaident la bonne foi. �Et, d'ailleurs, 700 analyses command�es par l'Onilait [Office national interprofessionnel du lait et des produits laitiers] ont �t� effectu�es, 4 seulement sont douteuses. � Certes, mais les pr�l�vements ont �t� effectu�s sur des �chantillons t�moins de la production conserv�e par l'industriel lui-m�me. De plus, des �coutes t�l�phoniques figurent dans le dossier d'enqu�te italien qui laissent � penser que Fl�chard et Sodepral protestaient aupr�s de leur fournisseur italien de la mauvaise qualit� des livraisons. Avaient-ils d�cel�, par l'analyse, la pr�sence de graisses d'�quarrissage dans le beurre? Ont-ils import� en connaissance de cause ? L'instruction tente de d�m�ler le vrai du faux.
Depuis le d�but de l'affaire, une eurod�put�e allemande, Gabriele Stauner (PPE), n'a eu de cesse d'interroger la Commission europ�enne sur les risques sanitaires li�s � la consommation des biscuits confectionn�s � l'aide de ces beurres frelat�s. Risques canc�rig�nes li�s aux hydrocarbures ? Vache folle ou pas ? Convenant de l'existence des dangers potentiels, la Commission a renvoy� la responsabilit� de l'alerte aux Etats membres qui connaissaient le dossier gr�ce aux instructions judiciaires.
Quel Etat a organis� le rappel des produits d�s 2000 ? Aucun. �Aucun n'a voulu prendre le risque d'une nouvelle psychose li�e � l'ESB �, affirme Paulo Casaca, eurod�put� (PSE) des A�ores. Le minist�re de la Sant� allemand vient tout juste de reconna�tre la r�alit� du risque. �Ily a trois scandales dans cette affaire, juge Jean-Louis Thillier, expert en sant� publique aupr�s de la Commission europ�enne. La fraude aux subventions, la mise en danger de la sant� publique et la passivit� des Etats. �
Un d�tail encore : Gabriele Stauner, l'emp�cheuse de baratter en rond, n'a pas �t� r��lue. Elle �tait en position in�ligible sur la liste de son parti. L'entreprise allemande mise en cause dans cette affaire et condamn�e � rembourser les subventions indues est install�e sur sa circonscription."
Un article extrait du magazine hebdomadaire Marianne n�406 du 29 janvier 2005, �crit par Jean-Claude Jaillette.
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