Au printemps 1953, Jack lit une fois encore Walden, dans la solitude de l�appartement qu�il partage avec M�m�re, � Richmond Hill. " Je trouve salutaire d��tre seul la plus grande partie du temps. �tre en compagnie, f�t-ce avec la meilleure, est vite fastidieux et dissipant. J�aime � �tre seul. Je n�ai jamais trouve de compagnon aussi compagnon que la solitude. " Subjugu� par la puret� de la vie simple d�fendue par Thoreau, Jack fait ensuite quelques lectures de vulgarisation sur le bouddhisme. La naissance est � l�origine de toute douleur, la vie n�est donc que souffrance. Ce que l�on croit permanent est inconstant � l��me est impermanente. Le Moi coh�rent, d�fini, n�existe donc pas. La doctrine du non-Moi nie l�existence d�un ego r�el dans notre vie psychique. Le Moi est la source de l�ignorance et de la transmigration, donc du cercle de la souffrance. La premi�re cause de la douleur est le d�sir. La seconde est le manque de ma�trise de soi. La troisi�me est l�ignorance.
D�excellente humeur, Jack rend visite � Ginsberg et Burroughs qui partagent un appartement dans le Lower East Side, travaillant sur la
finition de leur correspondance Les Lettres du Yage et le second roman
de Bill, Queer. �bloui par ses derni�res lectures, Jack tente de les
initier aux Quatre V�rit�s. Sans succ�s. Ginsberg reconna�t aujourd�hui
� apr�s avoir longtemps trait� Jack de dilettante en la mati�re � qu�il avait, d�s cette �poque, les id�es les plus avanc�es dans la Beat Generation consistant � m�ler le bouddhisme � la philosophie occidentale. " �Faut un artiste pour r�ussir cela. "
II
Jack a �conomis� de l�argent en travaillant � la poste, pendant les
f�tes de No�l 1953. C�est � la fin du mois de janvier de l�ann�e
suivante qu�il traverse une nouvelle fois les �tats-Unis en bus, pour
retrouver la famille Cassady, � San Jose.
Fatigu�e de Neal, Carolyn fait de nouveau attention � Jack et la romance
agite la maison. Un vrai m�nage � trois se d�roule devant les voisins
�bahis. Carolyn aime bien ces deux hommes parce qu�ils ne parlent pas
tout le temps de leut boulot. Elle appr�cie particuli�rement le r�le
d��crivain que se conf�re Jack et lui demande sans cesse de lire les
pages de Vision of Neal. Pendant que Neal travaille le jour dans un
parking comme � son habitude, Jack passe ses journ�es � taper � la
machine, en compagnie de Carolyn, et des enfants Cathy et Jamie. Le
soir, les deux hommes enregistrent leur conversation sur un magn�tophone
comme ils le faisaient avant, en fumant la marijuana qu�ils font pousser
devant la porte d�entr�e. Le lendemain, Jack tente de consigner tout �a
par �crit.
Neal semble obs�d� par un spiritualiste du nom d�Edgar Cayce, tr�s en
vogue sur la C�te Ouest. Sa th�orie spiritualiste et th�osophique
affirme l�existence du Moi et son essence, et nie celle de l�ego.
L�ap�tre du Zen, Alan Watts, qui poss�de � San Francisco une profonde
compr�hension des concepts philosophiques orientaux, retourne que si le sentiment de soi-m�me v�cu comme un ego est une hallucination, c�est une conception compl�tement erron�e, faisant chacun d�entre nous un Moi enferm� dans son sac de peau. Pour Kerouac, le spiritualisme est une conception populaire d�riv�e du bouddhisme qui admet la r�incarnation.
� ce moment-l�, son bouddhisme est encore balbutiant et il est incapable de convaincre Neal que c�est la personne d��me, l��tre psychique, qui survit et emm�ne le mental et la vie avec elle dans son voyage. C�est dans son corps subtil qu�elle sort de son logis mat�riel. La r�incarnation n�est pas une circonstance spirituelle dans la s�rie ininterrompue d�un proc�d� mat�riel m�canique obligatoire. Pour Shri Aurobindo, il y a une vie sur d�autres plans apr�s la mort et avant la naissance suivante, une vie qui est la cons�quence du stage pr�c�dent dans l�existence terrestre et qui pr�pare le stage suivant.
Durant un mois, Jack fr�quente les biblioth�ques publiques de San Jose
et d�vore tous les ouvrages traitant du bouddhisme et certains textes
sacr�s : A Buddhist Bible de Dwight Goddard, la Bhagavad-Git�, les
pr�ceptes du Yoga, les hymnes v�diques, les sutras bouddhiques, le
Tao-Te-King de Lao-Tseu, le texte sacr� tib�tain Vie de Jets�n Milarepa.
III
" Pour comprendre ce que je dis, il vous faut lire les Sutras des
Anciens, l�Inde d�Antan ", r�v�le Kerouac dans Mexico City Blues. Quinze si�cle avant l��re chr�tienne, l�Inde �tait riche de cent mille hymnes appel�s vedas, source de la Connaissance sacr�e, transmis oralement. Les Aryens avaient entrevu, d�s l�origine, un ordre de r�alit� sup�rieur que dirigeaient, non pas un seul dieu, mais plusieurs dieux ; ils ont personnifi� les forces de la nature. Les Aryens commenc�rent par v�n�rer ces redoutables divinit�s dont d�pendait leur existence mat�rielle. Ils d�couvrirent bient�t le moyen de se rendre ces dieux propices et chant�rent des hymnes pour c�l�brer leur gloire. Les vedas prirent peu � peu consistance �voquant un domaine o� les hommes �taient r�compens�s ou punis.
Deux textes en prose furent compos�s entre l�an 1000 et l�an 500 avant
J�sus-Christ : les Br�hmanas et les Upanishads. La mystique brahmanique r�v�le l�union avec l�Univers ; Jack prend conscience que, dans son �tre individuel, il porte une parcelle de l��tre infini. Il ne suffit pas de le comprendre, il faut se l�approprier par l�exp�rience. Le divin r�side en nous. Il ne se r�v�le qu�au cours de l�exp�rience religieuse, mais c�est lui encore qui s�exprime dans les faits les plus humbles de la vie quotidienne. Jack d�couvre l�, un art de vivre spirituellement qu�il n�abandonnera jamais.
Lorsque l��me prend conscience de son unit� avec le substrat universel, elle a la connaissance int�rieure du divin. Elle acquiert de lui une autre connaissance qui est, cette fois, ext�rieure et concr�te. D�s lors, Dieu transpara�t en chaque aspect de l�existence quotidienne. Sainte Th�r�se d�Avila s��cria : " Seigneur, n�approchez pas de moi ; je ne saurais l�endurer ! "
Tout sentiment pouss� � l�extr�me conduit � l�Unit� ; l�exp�rience
s�ach�ve par une perte de conscience. Dans l��crit de l��ternit� d�or,
Kerouac prend comme exemple de vie mystique, celle de Sainte Th�r�se de Lisieux. " L�Amour est tout en tout " dit Sainte Th�r�se, choisissant l�Amour comme vocation et r�pandant son bonheur, depuis son jardin pr�s du portail, avec un doux sourire, r�pandant des roses sur la terre, afin que le mendiant dans la foudre re�oive une part de l�offrande sans fin de son vide obscur.
Kerouac pense simplement que le c�ur de Sainte Th�r�se est envahi d�une splendeur divine, et que cette lumi�re fait partie de la Lumi�re infinie qui impr�gne toute chose. Elle a fondu dans Cela sa personnalit� enti�re, ses sens du Je, son corps, son esprit, ses sens, ses �motions.
Le mysticisme hindou part � la conqu�te de la pl�nitude car la pl�nitude est Dieu. Le brahmanisme est bas� sur la transmigration avec la possibilit�, au cours d�une incarnation, d�arriver � fondre son �tman (Moi �ternel) dans l��me universelle (Brahman).
L�attitude asc�tique, n�gative, d�velopp�e par les Upanishads, consiste � analyser toutes les manifestations de l�activit� humaine et � les �liminer les unes apr�s les autres comme impermanentes. S��tre affranchi du monde, cela signifie, avoir abandonn� toute activit�, bonne ou mauvaise. " L�immortel n�a plus ni crainte pour le mal qu�il a commis, ni espoir pour le bien qu�il a fait ; ni l�un ni l�autre ne le dominent ; c�est lui qui les domine l�un et l�autre ; rien de ce qu�il a fait, rien de ce qu�il a omis de faire ne lui importe. "
De l�impossibilit� de distinguer entre le Toi et le Moi, l�Upanishad
tire la conclusion que tout amour du prochain n�est au fond qu�amour de soi.
IV
Gautama �akyamouni na�t dans une famille noble, aux abords de 556 avant J�sus-Christ, dans l��tat de Kapilavastu, au Nord-est de l�Inde. Il r�p�tera souvent qu�il est le vingt-cinqui�me Bouddha. Il abandonne sa vie luxueuse, sa femme et ses enfants pour mener une vie d�asc�te
pendant sept ans. Durant ce temps, il pratique le je�ne, les mortifications et les concentrations spirituelles de rigueur. Une
illumination lui r�v�le la connaissance lib�ratrice (bodhi) sous un
figuier des pagodes pr�s de Uruvel�, au sud de Patna. Il parcourt alors l�Inde comme moine errant (bhikshu) � si cher � Kerouac �, pr�chant sa doctrine. Hermann Hesse a romanc� sa vie sans Siddharta.
" Mais o� vas-tu, � mon ami ?
� En v�rit�, nulle part. Nous autres moines, nous sommes toujours en
route ; tant que dure la belle saison, nous allons d�un endroit � un
autre ; soumis � notre r�gle, nous pr�chons la doctrine, nous recevons
des aum�nes et nous continuons ainsi, toujours. Mais toi, Siddhartha, o� vas-tu ?
Siddhartha r�pondit : " Il en est de m�me pour moi, mon ami. Je vais
toujours... sans aller nulle part. Je suis un p�lerin. ""
Il rejette l�asc�tisme comme la simple jouissance de la vie. Le
renoncement consiste en un d�tachement int�rieur plut�t que dans des
actes. Bien qu�il vive en bhikshu, Bouddha accepte, apr�s son
Illumination, des invitations � des repas ; les autres asc�tes
l�accablent de sarcasmes. Kerouac s�amusera de l�attitude inverse d�un
ami bouddhiste avec qui il viendra d�escalader le mont Matterhorn � le
plus haut sommet de Californie : Pauvre Japhy. Ce fut l� que je vis son talon d�Achile. Ce petit bonhomme courageux qui ne craignait rien et pouvait vagabonder seul dans les montagnes pendant des semaines ou
descendre � pic en courant avait peur de p�n�trer dans un restaurant o� les d�neurs �taient habill�s.
Lors de cette excursion, sur le premier plateau apr�s la vall�e rocheuse duquel on pouvait voir toute la vall�e, Kerouac tombera dans une profonde m�ditation. Les montagnes lui appara�tront comme des Bouddhas amis. Il se laissera gagner par une inqui�tude surnaturelle. Trois, chiffre mystique. Nirmanakaya, Samghogakaya et Dharmakaya.
Bouddha rejette la doctrine brahmanique touchant l��me universelle et
l�identit� de l��me individuelle avec elle. Il nie �galement l�existence d�un �tre supr�me. Il ne reconna�t pas de valeur aux V�das, aux Br�hamanas, aux Upanishads. Il est l�horrible meurtrier de la philosophie.
Kerouac �crira le 11e Chorus de Mexico City Blues dans ce sens :
Je n�ai atteint � rien
Quand j�ai atteint La Plus Haute
La Plus Parfaite
Sagesse
Qui en Sanscrit s�appelle
Anuttara Samyak Sambodhi
J�ai atteint absolument rien,
Rien est descendu sur moi,
rien n��tait r�alisable �
En �cartant toutes les conceptions fausses
de n�importe quoi
J�ai m�me �cart� ma conception
de la plus haute et parfaite sagesse
Et me suis tourn� vers le monde,
un Bouddha � l�int�rieur
Et n�ai rien dit.
L�esprit ne doit s�occuper que de ce qui a une utilit� pratique
imm�diate. Seules les constatations que nous faisons par l�exp�rience de nos sens peuvent �tre consid�r�es comme des faits r�els.
Le monde terrestre ne procure aucune joie v�ritable ; toute vie est
souffrance. Je me souviens r�ellement du sombre pullulement de b�atitude de 1917 quoique je sois n� en 1922 ! Les premiers de l�an succ�daient aux premiers de l�an et tout n��tait que f�licit�(...)Dieu est-il tout ? S�il est tout c�est Lui qui m�a gifl�. Pour des raisons personnelles ? Faut-il que je tra�ne ce corps en pr�tendant qu�il m�appartient ?, s�interrogera Kerouac dans Les Anges vagabonds.
La d�livrance des r�incarnations pour que cesse la souffrance n�est pas d�apr�s Bouddha, un affranchissement du monde sensible comme
l�affirmaient les brahmanes, mais une d�livrance (moksha) que l�on
obtient par le renoncement au vouloir-vivre.
Dans Les Anges vagabonds, Kerouac et Ginsberg tiennent le d�bat entre le sams�ra (naissance et mort)) et le nirv�na (n�ant, immortalit�). Kerouac rappelle qu�il n�y a pas de diff�rence entre le sams�ra et le nirv�na. Une conception dualiste du monde est une erreur due � une fausse discrimination (vikalpa) ; elle consiste � chercher le nirv�na en dehors du sams�ra et r�ciproquement. La r�v�lation d��tre Dieu, que tout est Dieu, cela arrive tous les jours, dans toutes les latrines du sams�ra.
Le nirv�na est l�absolu par excellence, ce qui n�est pas n� ni compos�, ce qui est irr�ductible, transcendant, au-del� de toute exp�rience humaine.
Bouddha prolonge la tradition de l�hindouisme, asc�tique ou mystique, en croyant en une d�livrance dans la vie mais en refusant de la d�finir. " Le Tath�gata ne peut plus �tre d�sign� comme �tant mati�re, sensation, id�es, volitions, connaissance : il est d�livr� de ces d�signations ; il est profond, non mesurable, insondable comme le grand oc�an. On ne peut pas dire : il est, il n�est pas, il est et il n�est pas, ni il est ni il n�est pas. "
Kerouac le reconna�t comme Tath�gata, Celui-Qui-Atteint-Ce-Qu�est-Tout.
Il pr�cise que le Tath�gata n�a pas la moindre id�e mais s�journe par
essence dans l�essence identique de toutes choses, qui est ce qu�elle
est, dans le vide et le silence. "
Les Tath�gatas sont des Bouddhas h�ro�ques, anciens illumin�s qui ont
pr�c�d� Gautama
akyamouni dans son ultime descente sur terre.
Tel Quel
Est Tath�gatha, le nom,
Utilis�,
pour signifier, Essence,
toutes choses sont faites
de la m�me chose
essence
La chose est nature pure,
non pas M�re Nature
La chose est d�exprimer
La substance m�me de vos pens�es
en lisant ceci
est la m�me chose que le vide
de l�espace
� cet instant
et la m�me chose que le silence que vous entendez
� l�int�rieur du vide
qui est l�,
partout
Kerouac avouera s��tre seulement int�ress� � la premi�re des v�rit�s de Sakyamuni o� toute vie est souffrance et � la troisi�me o� il est
possible de parvenir � l�abolition de la souffrance. Mais il n�y croyait pas vraiment. C�est en assimilant les �critures de Lankavatara qu�il y crut ; elles montrent qu�il n�est rien d�autre au monde que l�Esprit. Tout est possible, y compris l�abolition de la souffrance. Le Lankavatara est absolument insuffisant comme moyen d�exprimer et de
communiquer l��tat int�rieur d�Illumination. Il est le produit de la
d�pendance causale, sujet au changement, sans fermet�, mutuellement
conditionn�, et fond� sur une fausse �valuation de la v�ritable nature
de la conscience. Il ne peut nous r�v�ler l�ultime signification
(param-�rtha).
Jack r�unit ses notes de lecture sous le titre Some of the Dharma qu�il consid�re comme un manuel d�initiation � l�intention d�un d�butant � en l�occurrence, Allen Ginsberg avec qui il �change une correspondance sur le bouddhisme depuis un an. Bouddha donna au Dharma le sens de V�rit�, sa fa�on d��tudier le monde et la vie. Le terme est flexible et tr�s g�n�ral et en m�me temps trop profond pour qu�on le comprenne. Seul un Bouddha est capable de comprendre ce qu�il y a dans l�esprit d�un autre Bouddha. Le Dharma arrive � une maturit� toujours plus parfaite, car il est myst�rieusement cr�ateur.
Le texte de la Bhagavad-git� que Kerouac vient de d�couvrir � San Jose
est l�un des plus beaux de la litt�rature religieuse hindoue. Ce po�me a �t� compos� par Krishna apr�s la mort de Bouddha, trois cents ans
environ avant J�sus-Christ. Les �v�nements historiques auxquels il se
rapporte, se seraient d�roul�s, selon la critique moderne, mille ans
avant J�sus-Christ. La Bhagavad-git� justifie l�activit� tout en se
gardant de s��carter de la n�gation du monde. Le monde n�a aucun sens.
Il n�est qu�un jeu que Dieu s�offre � lui-m�me pour sa propre diversion.
" Par son pouvoir magique (m�y�) il fait tournoyer tous les �tres comme des marionnettes sur un th��tre. "
Et tout est foutu sur cette sc�ne. Ah, je souhaite pouvoir me
d�barrasser de ce filet d�erreurs et d�angoisses parmi d�autres qui
attendent dans mon silence que je finisse mon boulot.
" Il ne suffit pas de s�abstenir de l�activit� pour se lib�rer de
l�activit� ; la non-activit� seule ne m�ne pas � la perfection. " La
vraie non-activit� est quelque chose de spirituel. La supr�me
non-activit� est d�accomplir les actes comme si on ne les accomplissait pas. La n�gation du monde ne peut subsister qu�au prix de concession toujours renouvel�es de l�affirmation. L�homme doit se d�faire de la funeste illusion qui consiste � croire que le moi est le v�ritable agent de l�action. Toute action humaine ne se produit que par la volont� de Dieu � Mon Dieu !
V
Au bout de deux mois, Jack et Neal se disputent une nouvelle fois pour
des questions d�argent et Jack va se r�fugier � l�h�tel Cameo, dans
Third Street, un mauvais quartier de Frisco. Il est heureux dans cette
cit� o� il fait bon tra�ner le soir dans North Beach quand San Jose
�tait morte comme une banlieue et qu�il �tait paum� dans son ennui. De
sa fen�tre, il voit errer les anges de la d�solation : les clochards,
les hipsters, les putains et les cars de flics. Dans un fauteuil �
bascule, il �crit un recueil de po�mes � la tonalit� nostalgique et
triste, San Francisco Blues.
Cette jolie ville blanche
De l�autre c�t� du pays
Ne me sera plus
Disponible
J�ai vu le firmament bouger
Ai dit " C�est la fin "
Parce que j��tais fatigu�
de tous ces pr�sages
Et d�s que vous aurez besoin
de moi
Appelez
Je serai � l�autre
bout
Attendant
contre le mur final
Kerouac semble victime d�une fascination qu�exerce contin�ment la
Californie sur la jeunesse du Vieux Monde. D�ici est partie la majorit� des " influx nerveux " et des inventions qui cheminent encore dans tout l�Occident, la derni�re en date �tant la r�volution micro-informatique de Palo Alto. Dans tous les domaines de la vie, la Californie, inlassablement, trouve la force d�effacer une �bauche, de recommencer encore. La dialectique de la reprise est ais�e, �nonce S�ren Kierkegaard dans La Reprise. " Ce qui est repris, a �t�, sinon, il ne pourrait pas �tre repris ; mais, pr�cis�ment, c�est le fait d�avoir �t� qui fait de la reprise une chose nouvelle. "
Rapidement � court d�argent, Jack retourne � New York. Il trouve du
travail aux chemins de fer de Brooklyn. � transborder des wagons sur les quais, une phl�bite se d�clare de nouveau. Il doit se reposer et faire des exercices favorisant la circulation du sang ; le fait de rester immobile � �crire n�arrange pas ses probl�mes. M�m�re ram�ne de nouveau le salaire pour deux tandis que Jack cultive le jardin dans
l�arri�re-cour en s�identifiant une fois de plus � Thoreau. Le week-end, il voit ses amis en supportant de moins en moins l��nergie vitale des parties. Il �crit � ses amis qu�il se sent aspir� par le bouddhisme et, r�cemment, par le tao�sme qui fait l�apologie du non-agir (Wu Wei). Il consid�re que ce mode d�existence est plus beau qu�aucun autre.
VI
Le fondateur de la doctrine du Tao Te King fut Lao Tseu, n� en Chine
vingt ans avant Bouddha. Sa doctrine de la d�livrance �tait orale et il n�accepta de la consigner par �crit, dans des aphorismes occultes qu�au moment de mourir, � des fins de transmission. Kerouac appr�cie
particuli�rement l�accent mis sur l�illusion des ph�nom�nes. Quant aux
nombreux plans de la r�alit�, ils sont issus du Vide. L�Univers est un
jeu de mutations d�j� mod�lis� dans le plus vieux trait� chinois, le
Yi-King, une m�thode divinatoire s�appuyant sur soixante-quatre hexagrammes.
Le Tao est bien myst�rieux ; il ne peut se laisser enfermer dans aucune formation de l�esprit, y compris la sienne. Le Tao est associ� au Vide. L��ternit� d�or de Kerouac, d�finie en mai 1956, lui ressemble beaucoup. Bien qu�elle soit tout, il n�y a pas � proprement parler d��ternit� d�or car tout est rien : il n�y a ni choses ni all�es ni venues : car tout est vide, et ces formes sont le vide, et le vide est l�essence de cette unique forme. La lib�ration tao�ste se r�alise avec l�harmonie universelle qui se produit lorsque l��tre fusionne avec le Tao. Pour marcher dans la bonne voie, il faut suivre le cours de la vie simple, garder son esprit silencieux et retrouver la spontan�it� originelle.
" La chose la plus difficile au monde
se r�duit finalement � des �l�ments faciles
L��uvre la plus grandiose s�accomplit
n�cessairement par de menus actes
Le saint ne fait jamais rien de grand. "
VII
D�o� vient l�image de l��ternit� d�or ? L�image de l�or est utilis�e par certains po�mes didactiques bouddhistes. La traduction de la Vie de Jets�n Milarepa �dit�e par le Dr W.Y. Evans-Wentz du Jesus College
d�Oxford �tait bien connue de Jack. Cette biographie ne put qu��mouvoir profond�ment Kerouac puisqu�elle est d�di�e � ceux qui ne basent pas leur croyance sur des livres et la tradition, mais qui cherchent la connaissance par la R�alisation. En exergue, le livre pr�sente un extrait d�un ouvrage intitul� Le Rosaire d�Or de l�Histoire de Padma Sambhava. Le " dor� "de Kerouac lui vient du soleil sur les paupi�res et l��ternit� de la brusque et imm�diate conscience, en s��veillant, qu�il revient � l�instant de la source de toute chose, de l� o� tout retourne.
En r�alit�, le Soi est appel� " lumi�re ", dans la philosophie
v�dantique, car il brille par lui-m�me. C�est par cette lumi�re que
l�agr�gat du corps et des organes s�assied, va, vient et agit.
L�intellect qui par nature est translucide et qui se trouve � proximit� du Soi, capte ais�ment le reflet de l�intelligence du Soi. C�est avec lui que les sages en arrivent tout d�abord � s�identifier. Quand Jack revient de cette vision, il regrette d��tre pourvu d�un corps et d�une �me, car il vient de comprendre qu�il n�a ni corps ni �me. Son livre est le t�moignage de cette exp�rience visionnaire o� cela resplendit et, du m�me coup, l�univers tout entier resplendit. Mais c�est parce qu�il est �clair� par Sa lumi�re que L��crit de l��ternit� d�or brille.
Ce n�est pas un texte pa�en mais sacr�, pr�cise-t-il. C�est une des
rares fois o� Kerouac " travaille " volontairement son �criture. Il
trouve ici son aspiration la plus profonde, en tant qu�artiste et en
tant qu��tre humain, dont l�ann�e 1956 verra la r�alisation.
VIII
Durant l��t� 1954, Jack retourne en bus � Lowell, � la recherche des
quatre premi�res ann�es de son enfance o� il v�cut avec son fr�re
G�rard, � Beaulieu Street. Il descend dans un h�tel borgne pr�s de la
gare des autobus. Il se rend � l��glise Saint-Louis-de-France o� il a
fait sa premi�re communion et a la r�v�lation du vrai sens du mot beat, b�atitude � l�impression qu�il �prouvait avant de na�tre, la totalit� retrouv�e. On est bien loin du rythme insens�, de la fr�n�sie urbaine qu�il attribuait � ce mot en 1952. John Clellon Holmes a d�j� employ� lors de la sortie de Go le mot extase, qui semble plus juste pour d�finir l�exp�rience mystique que le mot b�atitude, qui pour Andr� Gide, en 1941, d�nu� de r�f�rence religieuse, �tait synonyme de niaiserie. Si le terme de Kerouac fait r�f�rence au bouddhisme � ce qui est probable � c�est en m�ditant sur la Sagesse et la B�atitude �ternelles qu�il trouvera la b�atitude. La B�atitude est �ternelle, mais elle est masqu�e et obscurcie par l�ignorance.
La piti� de Bouddha est un raisonnement � une repr�sentation de la
douleur des �tres � et non une piti� de sentiment. Et contrairement �
Kerouac, il ne se pr�occupe pas des animaux. Or, Kerouac y est tr�s
attach� : au chien Bob de sa s�ur, � ses chats Timmy et Tyke, mais
�galement plus tard, au coq, au pigeon et au chat qui cohabiteront chez son amie l�Indienne Esperanza � Mexico, � tous les petits animaux qui sont l�, le connaissent et l'aiment, et qu�il aime sans les conna�tre. � Bixby Canyon, dans la cabane de Lawrence Ferlinghetti, il causera accidentellement la mort d�une souris et en tirera une grande
culpabilit�. Il veut �tre bon pour tous les �tres vivants, m�me les
insectes. En ce sens, il est �galement proche de Fran�ois d�Assise que
de Bouddha.
Plut�t que b�atitude, Aldous Huxley utilise le mot gr�ce, en 1952, pour d�finir l��tat de transcendance atteint dans les formes diverses de l�exp�rience religieuse sans qu�il y ait usage de drogue. Le mot extase s�est peu � peu li� aux drogues employ�es � des fins de r�v�lation. D�s 1874, Benjamin Blood avait forg� l�expression " r�v�lation anesth�sique " et William James avait donn� l�exemple de telles r�v�lations suivant l�inhalation de gaz hilarants. Dans les samhit�s � le livre le plus ancien du monde � on parle d�une plante tr�s populaire, appel�e soma. Cette plante a disparu et nous n�en connaissons rien d�autre que ce qu�en dit le livre. On l��crasait pour en tirer une sorte de suc laiteux, qu�on faisait fermenter. Ce jus de soma, une fois ferment�, �tait alcoolique. On en offrait � Indra � divinit� v�dique � et aux autres dieux et on en buvait �galement parfois jusqu�� l�ivresse. Parfois, Indra, elle-m�me, ayant trop bu, d�raisonnait.
Huxley admet que m�me certains alcooliques peuvent conna�tre des
th�ophanies semblables. Par moment, au cours de l�intoxication par une
drogue, " la conscience d�un non-moi sup�rieur � l�ego en train de se
d�sint�grer devient bri�vement possible. Mais ces �clairs de r�v�lation exceptionnelle sont pay�s d�un prix �norme. Pour celui qui prend de la drogue, le moment de conscience spirituelle (si tant est qu�il advienne) c�de tr�s vite la place � un �tat de stupeur, de folie ou d�hallucination infra-humain, suivi de r�miniscences lugubres, et, � longue �ch�ance, d�un d�labrement permanent et fatal de la sant�
physique et de la puissance mentale. "
Dans les ann�es cinquante, Kerouac recherche la lib�ration � travers la pratique du mysticisme et non en consommant des drogues. Sa
transcendance spirituelle est donc ascendante. C�est � cette
Transcendance que nous donnons le nom de Dieu. Mais lorsqu�elle est
atteinte, il est logique de penser que cessent le cosmos et l�individu. Shri Aurobindo nous sort de cette impasse. La vision int�grale de l�unit� de Brahman (l��me universelle) �vite ces cons�quences. Le Transcendant par del� le monde embrasse l�univers, est un avec lui sans l�exclure. Et l�univers embrasse l�individu, est un avec lui et ne l�exclut pas. L�individu est un centre de la conscience dans son int�grit�.
Le ciel de Lowell est � pr�sent d�un bleu vide sans nuage, au-dessus des arbres couverts de feuilles abritant des insectes faiseurs de cire, butinant dans l�air endormi de midi.
� quoi riment les hurlements, les b�timents, l�humanit�, l�inqui�tude ? Peut-�tre n�y a-t-il rien du tout.
IX
De retour � Richmond Hill, il reprend ses �tudes de bouddhisme et
s�efforce de pratiquer assid�ment des exercices de m�ditations (dhy�na), malgr� ses jambes qui ne supportent pas longtemps la position du lotus. Son manuscrit Some of the Dharma s�enrichit consid�rablement de r�flexions personnelles et de traduction de nouveaux sutras � formules concises contenant une doctrine g�n�rale dans laquelle la v�rit� tient tout enti�re.
Certaines activit�s de la vie ne sont pas favorables � Jack. M�m�re est contrari�e de le voir s�adonner � une religion �trang�re au catholicisme de la famille. Pour elle, il n�y a qu�une " vraie religion ", ce qu�elle ne manquera pas de lui rappeler dans ses lettres. Son ex-femme, Joan Haverty, le fait compara�tre en janvier 1955 dans un proc�s en reconnaissance de paternit� pour une fille n�e en 1952, Jan Michelle Haverty. Jack nie cette responsabilit�. D�fendu par le fr�re d�Allen Ginsberg, Jack pr�sente au juge un certificat m�dical d�invalidit� � sa phl�bite le rend inapte � tout travail � et l�affaire est mise en attente �ternellement. Plus tard, Jack montrera parfois la photo de Jan Michelle � ses amis tant elle lui ressemble. Mais l�id�e d�avoir une fille l�effraye et il se r�fugie derri�re des lieux communs apocalyptiques pour se justifier comme Nous sommes tous condamn�s � mort. En r�alit�, il est bien incapable d�assumer un r�le de p�re.
X
En mars 1955, Jack vient vivre � Big Eastonburg o� se trouve d�j� M�m�re depuis le d�but de l�ann�e. Le jour, il travaille � l�entretien du jardin et de la maison en surveillant son neveu, le petit Lou. Quand il peut, le soir, �chapper � l�attention de sa famille, il suit les sillons des champs de coton, accompagn� du vieux chien Bob, et parvient � la corne du bois, entour� de chiens errants. Une nuit, il tombe dans une transe atone qui lui r�v�le qu�il peut cesser de penser.
Pratiquer le dhy�na est s�asseoir seul dans un endroit calme et se
consacrer � la m�ditation. Kerouac �crit dans Les Clochards c�lestes "
qu� au cours de ces nuits de printemps, la pratique du dhy�na sous la
lune nuageuse me fit voir la v�rit� : Voil� ce que je cherchais ; le
monde, tel qu�il est, c�est le ciel ; je cherche le ciel hors du monde
d�risoire qui est le ciel. Ah ! si je pouvais comprendre, si je pouvais m�oublier moi-m�me et appliquer mes m�ditations � la lib�ration, � l��veil et � la sanctification de toutes les cr�atures vivantes, partout, je comprendrais que tout ce qui existe est extase. "
Sa famille continue de lui reprocher sa conversion au bouddhisme et lui, candidement, tente de leur expliquer que les choses sont vides, qu�il n�y a que des apparences pures et simples, des fant�mes. Les chaises sont vides. M�me le Dharma est vide. La compassion d�Ananda � qui servit Bouddha pendant vingt-cinq ans et r�alisa la v�rit� du bouddhisme lorsqu�il fut exclu d�une r�union importante � est vide. Mais Jack embrasse une id�e �tonnante : les choses sont vides mais vivantes dans le temps, dans l�espace et dans l�esprit.
Son beau-fr�re, lui reproche de promener Bob sans le tenir en laisse.
Jack est outr�. " Aurait-il envie de vivre toute son existence attach� � une laisse ? " Paul r�pond affirmativement, ce qui �c�ure Jack.
Heureusement, la nuit il conna�t l�exp�rience de visites transcendantes (samapatti) qui lui donnent confiance en cette religion rejet�e par l�Am�rique et l�aident � supporter sa travers�e du d�sert. Dix mille Bouddhas se cachent partout, m�me ici.
XI
Il s�attelle cette fois � la traduction en am�ricain d�une version
fran�aise d�un recueil de sutras tib�tains �crit par Mahayana Samgraha
d�Asanga, au premier si�cle, qu�il intitule Buddha Tells us et � une
biographie de Bouddha, Wake up. Durant l��t�, se sentant ind�sirable, il part � Richmond Hill et rencontre plusieurs �diteurs pour leur faire lire le manuscrit, mais tous le refusent. Ses autres manuscrits de Sur la Route, Docteur Sax et Les Souterrains sont �galement accueillis par des refus malgr� les efforts de Malcolm Cowley, Robert Giroux et Sterling Lord pour les pr�senter dans les maisons d��dition o� ils travaillent.
D�prim�, d�sargent�, Jack tombe dans une br�ve p�riode de clochardisation ; il boit �norm�ment dans le Village et dort par terre
chez les uns chez les autres. Il finit par rentrer en stop � Big
Eastonburg d�o� il ne songe qu�� partir s�installer dans un coin tranquille.
En juillet, Jack re�oit un courrier de Malcolm Cowley qui a r�ussi �
convaincre Keith Jennison, un directeur de collection aux �ditions
Vicking Press, de signer un contrat pour la publication de Sur la Route � appel� � l��poque par Kerouac, Beat Generation � � condition
d�effectuer des remaniements. Peu de temps apr�s, il vend une nouvelle � The Paris Review et il re�oit simultan�ment une bourse de deux cents
dollars de l�Acad�mie des Arts et des Lettres.
� pr�sent, il lui est possible de retourner � Mexico parce qu� il n�y a qu�au Mexique, avec sa gentillesse et son innocence, que la naissance et la mort paraissent quand m�me valoir le coup...
XII
Jack se rend chez Bill Burroughs, au 212 rue d�Orizaba. Bill se trouve � Tanger en train d��crire Le Festin nu et c�est son vieil ami William
Gaines qui occupe l�appartement situ� au rez-de-chauss�e. Jack tra�nait avec eux � Times Square en 1944. Pendant la guerre, Burroughs s��tait associ� avec Bill Gaines � beaucoup plus �g� que lui � pour acheter de l�h�ro�ne dans le Lower East Side et la fourguer dans le Village. Il d�crit Bill dans Junkie comme ayant " un sourire d�enfant malicieux qui contrastait de mani�re frappante avec ses yeux bleu p�le, �teints et las. "
� pr�sent, Bill Gaines a soixante ans. Il touche une rente de cent
cinquante dollars que son p�re lui a faite avant de mourir. Jack trouve qu�il a chang�. Il est devenu une �pave, le dos vo�t�, efflanqu�. Son besoin de morphine, insatiable et toujours insatisfait, lui a fait abandonner tout autre int�r�t si ce n�est rester plong� dans Outline of History de H.G. Wells. Pour l� heure, il prend de l�opium. Jack l�aide comme il peut, se rendant dans des quartiers dangereux pour lui acheter sa drogue ou en montant son seau hygi�nique tous les jours pour le vider dans l�unique water qui se trouve l��tage au-dessus, sous le regard amus� des femmes. Il se rem�more cette parole de Bouddha : " Je me rappelle avoir utilis� chacune de mes cinq cents vies ant�rieures � pratiquer l�humilit� et je consid�rais humblement mon existence comme une sorte d��tre saint appel� � souffrir avec patience. "
Jack est un chucharro, un fumeur de marijuana pour les jeunes Mexicains qui l�interpellent ainsi quand il sort, pour le saluer. Il a lou� une buanderie sur le toit munie d�une terrasse. Le jour, il descend �couter les lents monologues du vieux Bill en �crivant des po�mes rythm�s comme le bop, les phrases jaillissent comme de libres improvisations de trompette ou de sax. Dizzy Gillespie et Charlie Parker sont les grands ma�tres des sons d�brid�s de l�Esprit que le po�te beat s�efforce de transcrire en langage parl�. Je veux �tre consid�r� comme un po�te de jazz soufflant un long blues au cours d�une jam-session un dimanche apr�s-midi, proclame-t-il. Charlie Parker vient de mourir en ao�t. Il lui d�die ses chorus 239 � 241 de Mexico City Blues.
D�une bande sauvage � une jamsession
"Wail, Wop" � Charley fit �clater
Ses poumons pour atteindre la vitesse
De ce que les mordus de la vitesse voulaient
Et ce qu�ils voulaient
C��tait son Ralentissement �ternel.
Sa po�sie est d�abord une r�action contre la po�sie " ferm�e " des
universitaires. John Ciardi est le meilleur repr�sentant d�un art
manifactur�. Il trouvera d�testable Howl de Ginsberg dont la puissance
ne r�side pas dans le remaniement �ternel de la langue mais dans l��lan h�bra�que et le souffle visionnaire.
Comme Ginsberg, Kerouac est l�h�ritier de William Carlos Williams qui
d�clare que le mot juste est tr�s bien mais qu�il doit d�abord �tre
libre. Avec Paterson, publi� entre 1946 et 1958, se d�coupant en cinq
chants sublimes, William Carlos William pense avec son po�me. Organiquement, un po�me est une affaire de nerfs et non une affaire de
c�ur. C�est ce qui de la rue se fait po�me dans l��il. Kerouac
s�int�ressera ainsi au travail de son ami, le photographe-cin�aste
Robert Franck dont il pr�facera le livre de photographie The Americans, paru en 1958, en lui envoyant ce message : Tu as des yeux. Et William Carlos Williams indique dans la pr�face de Howl que les po�tes voient avec des yeux d�ange.
Synchronicit� du Tao de la po�sie, au moment o� Kerouac r�dige � la main Mexico City Blues, Ginsberg �crit Howl � San Francisco. Il existe un lien entre ces deux �v�nements qui tient � leur bouleversement parall�le de la po�sie am�ricaine.
Lorsque le vieux Bill veut de la morphine, Jack passe par une jeune
Mexicaine du quartier indien, � cinq kilom�tres de l�, vers Santa Maria de Redondas, du nom de Esperanza Villanueva. Au mois d�ao�t, d�vor� par les poux, il ne peut pas dormir. � la lueur d�une bougie, il commence une nouvelle sur Esperanza qu�il intitule Tristessa et qu�il terminera comme un roman, pendant l�automne 1956.
XIII
L��trange beaut� d�Esperanza �claire le jour d'une lumi�re noire. Son
exp�rience de l'emprisonnement dans la drogue lui fait rechercher
l'impossible � vivre dans la destruction. La condition du junkie est
d'�tre un ultime d�fi et d�ni � l'existence.
Tristessa est une jeune Indienne de vingt-huit ans avec un visage sur
lequel on lit si bien la douleur et la beaut� qui ont s�rement �t�
utilis�es dans la fabrication de ce monde fatal. Jack est fascin�. Son
parcours devient une d�rive folle dans les rues mexicaines. Il se
compare � un homme des cavernes enterr� profond�ment sous la terre. Il
vit gr�ce � cette liaison la condition du sous-terrien. La nuit de
l'enfer relat�e dans le roman Tristessa est le r�sultat de sa rencontre avec l��tranger. Le Mexique et sa culture sont l'antith�se de l'American Way of Life, l'homme blanc perd sa suffisance, sa consistance, sa r�alit�. Tristessa est une femme indienne. Kerouac conna�t cette sensation de l'imperm�abilit� f�minine. En tant qu�Indienne, Tristessa cesse d'�tre naturelle � Caroline Cassady qui a �crit des m�moires � l�eau de rose sur sa vie avec Jack et Neal ferait bien de se demander pourquoi Jack n�en a m�me pas fait un personnage de second r�le dans ses romans. Une Am�ricaine blanche ne l�int�resse pas. Par tradition romantique, elle est abominable. Les femmes de ses romans sont toutes de couleur. Et Tristessa est une junkie insensible au monde, comme un asc�te. " Quand tu as de la morphine, tu n'as besoin de rien d'autre, mon gar�on ", avoue Bill Gaines.
Tristessa est ainsi totalement inaccessible, elle incarne l'absolue
puret� de l'absence. C'est la " puret� d�lirante " dont parle Georges
Bataille. Le narrateur lui-m�me, fascin� perd sa volont� ; il s'en rend compte et boit du matin au soir pour ne pas souffrir. Cela le rend de plus en plus �tranger au monde de Bill Gaines et de Tristessa, car l'alcool et la drogue s'excluent. Et Kerouac consomme du bourbon pour endosser l�identit� des �crivains am�ricains qui jet�rent les bases du roman contemporain : Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos et Faulkner.
Le monde souterrain voit tendre la culpabilit� de ses habitants vers
z�ro ; la volont� de Kerouac s'an�antit dans la fascination qu'il
�prouve pour les anges de l'enfer. Cette fascination est aussi la
facult� de s'�tonner, de voir l'autre sous un �clairage nocturne l� o�
l'�clairage diurne ne r�v�le qu'un aspect de l'existence r�p�titif et
morbide. Drogu�e, Tristessa fait le mal � � elle-m�me et au narrateur
dont la mission est de la prot�ger de la mort. Elle procure la volupt�
unique et supr�me de l'amour baudelairien qui g�t dans la certitude de
faire le mal.
Tristessa offre le spectacle de l'irruption de la mort. Le narrateur
assiste horrifi� et fascin� � une volont� qui refuse la com�die de la
vie dont il se plaignait tant � de la vie qui dure. C'est le d�fi,
l'absence d'issue, la vie elle-m�me dans ce qu'elle a de plus cruel et
de plus vrai. C'est au fond tout ce qu'est all� chercher Kerouac �
travers l'Am�rique des ann�es cinquante et qu'il n'a pas trouv�. Car
ici, il se trouve au Mexique, dans le cauchemar �ternel immortalis� par le roman de Malcolm Lowry, Au-dessous du Volcan.
Le Mexique, poubelle yankee, l�envers du r�ve am�ricain, est le dernier endroit o� l'on s'attendrait � obtenir la r�v�lation. Tu ne comprends pas que tu es Dieu ? �crit Kerouac � l'intention de son lecteur.
Nulle part ailleurs qu'au Mexique cette pr�sence de la mort n'est aussi �vidente, nul autre Ange que Tristessa l'Indienne � r�incarnation de G�rard, le Saint qui a tant souffert avant de s'�teindre � ne peut en transporter le message � travers les �ternit�s imaginaires. Vivre mais mourir.
" Arr�te Tristessa! " Mais elle continue, ses yeux blancs se r�vulsent, son corps maigre tremble dans son manteau, ses jambes se recroquevillent
� Je tends la main vers elle en riant :
" Allons, �a suffit " � elle frissonne de plus en plus, elle a des
convulsions, et soudain (au moment o� je me disais : " Comment peut-elle m'aimer si elle se moque de moi avec un tel s�rieux ? "), elle tombe, c'est trop bien imit�, j'essaie de la saisir, elle se penche vers le sol et reste l� une minute (...) et voil� �pouvante, que Tristessa se cogne le cr�ne et tombe de tout son long sur la pierre et s'�vanouit.
" Oh non, Tristessa! " Je la saisis sous mon bras en pleurant et la
retourne et l'assois contre ma hanche en me calant contre le mur � Elle respire lourdement et soudain je vois que son manteau est couvert de sang�
Je pense : " Elle va mourir, elle vient de d�cider de mourir... Quelle
matin�e de folie, quelle minute de folie..."
Le Mexique est la terre des catastrophes, des secousses sismiques et
Tristessa en le principe le plus absolu, la nouvelle Vierge Folle. Elle est l� pour mourir et �pouvanter le narrateur, pourrir et d�chirer le monde. Le narrateur lutte contre cette force terrible de destruction.
"Je comprends que je suis ici pour l'emp�cher de mourir. " C'est de cette lutte, de ce redoublement du malheur que na�t le ravissement, une nouvelle forme de gr�ce.
Les convulsions de Tristessa font frissonner l'�tre � c'est l'amour, la volupt� ind�fendable, le sentiment de l'existence immens�ment augment� La relation qu'entretiennent le narrateur et la jeune Indienne rec�le de la cruaut�. Tristessa reproche � l'Am�ricain de l'avoir emp�ch�e de mourir " C'est donc cela � ces rues incroyablement sales pleines de cadavres de chiens, ce matin pisseux � que tu me donnes � la place de la mort ? " L'acte d'amour consisterait � aimer quelqu'un et � vouloir qu'il meure dans nos bras.
Ce n'est pas la mort physique qui est � craindre mais le risque de
devenir, par d�faut de conscience, un de ces cadavres vivants qui, comme le savait Alexandre Dumas, ont sur les morts l'inf�riorit� de l'�me. La rencontre avec Tristessa � opposition intime entre la vie et la mort qui n'est autre que l'amour � vaccine l'�crivain et lui permet de se maintenir en vie et non � l'�tat de cadavre spirituel. C'est la langue et l'�criture qui � en tant qu'op�rations magiques, sorcellerie
�vocatoire � le rendent malin , et du m�me coup, restent le dernier
recours de tous les hommes perdus dans la nuit du monde. Comme les yeux de Tristessa fixent la terre triste et noire des rues de Mexico,
l'�criture projette une lumi�re aveugle sur le monde.
Nous ne pouvons faire autrement qu'�tre purs, constate Kerouac dans
l��crit de l��ternit� d�or.
XIV
Quand Jack d�barque dans le chalet d�Allen Ginsberg, donnant sur une
cour int�rieure de Maillerai Street � Berkeley, il se rend compte que la po�sie se porte bien � San Francisco. La presse parle de " Renaissance po�tique ". De nombreux po�tes se sont r�volt�s contre la po�sie " ferm�e ". Allen est venu trouver Kenneth Rexroth avec une lettre d�introduction de William Carlos Williams. Kenneth Rexroth a une grande notori�t� et il �uvre pour la po�sie en organisant un cercle litt�raire hebdomadaire, chez lui. Allen a rencontr� Robert Duncan et son disciple Michael McClure, Philip Lamantia et Philip Whalen. Le chalet est suffisamment grand pour que Jack puisse y habiter avec lui.
Sur les conseils de Kenneth Rexroth, il rend visite � Gary Snyder et lui fait une forte impression. Gary Snyder est tomb� par hasard sur le texte Jazz of Beat Generation � un extrait de Sur la Route � consacr� au jazz, publi� dans New World Writing. Il aime son �criture, l��nergie qu�elle irradie et les portraits. Allen et lui sont d�accord pour organiser une soir�e de lecture � la Galerie Six de San Francisco. Allen s�occupe de r�unir cinq po�tes autour de Kenneth Rexroth et d�organiser s�rieusement la soir�e.
La lecture est un v�ritable �v�nement po�tique dont le temps fort est la lecture de Howl par Ginsberg. Dans la salle sont pr�sents Lawrence
Ferlinghetti � l�a�n� du groupe et le plus conscient des r�alit�s
sociales � Neal Cassady avec une nouvelle conqu�te et le jeune Gregory
Corso de vingt-trois ans occup� � �crire ses premiers po�mes publi�s en 1955 sous le titre Gazoline.
Ferlinghetti ouvre en juin 1953, � San Francisco, la librairie beat City Light Bookstore, situ�e sur Columbus Avenue, entre North Beach et le quartier chinois. La place est remarquable par sa convivialit�. Il fonde en 1955 une maison d��dition destin�e aux jeunes po�tes comme Corso n�arrivant pas � publier, avec une collection de poche tr�s populaire � les " Pocket Poets " � et publie lui-m�me son premier roman, La Quatri�me Personne du singulier, � Paris, en 1958.
Ce soir-l�, le vin coule � flot et Kerouac n�est pas de reste. Il se
conduit comme un fan de jazz plut�t que comme un auditeur de po�sie.
Ferlinghetti t�moigne qu�il s��clipse r�guli�rement et que les gens
pensent qu�il est ivre mort. Mais non, la description qu�il nous livre
de la soir�e dans Les Clochards c�lestes prouve qu�il enregistrait tout. De plus, Jack a remarqu� une nouvelle figure qui va devenir le substitut de Neal.
XV
Japhy, dans Les Clochards c�lestes, n�est autre que l�orientaliste et
po�te Gary Snyder, un ami d�Alan Watts. Il habite � quinze cents m�tres de chez Allen, � Hillegass, dans une toute petite maison. Gary Snyder a fait de solides �tudes de Chinois et de Japonais � Berkeley sous la direction de Shih-hsiang Tchen. Il a pass� une ann�e, � Kyoto, �tudiant le Zen Rinza� cr�� par le grand ma�tre Bankei au XVIIIe si�cle.
Il se prend d�amiti� pour ces originaux du Zen � Ginsberg, Kerouac � qui ont la f�cheuse tendance � confondre le " tout se vaut " de l�existence et le " tout se vaut " de l�art. Mais Alan Watts se m�fie de l�engouement de Kerouac pour le Zen et d�noncera son laxisme dans Beat Zen, Square Zen et Zen. Gary Snyder pratique le Zen pour obtenir la lib�ration spirituelle qui �quivaut � celle que recherchait Kerouac dans le bouddhisme du Premier V�hicule � la Compassion.
�rudit et s�rieux � il traduit le grand po�me de Han Shan, La Montagne
froide �, Gary Snyder adh�re au pr�cepte zen qui dit : " Le doigt qui
montre la lune n�est pas la lune. " Derri�re cette �vidence se cache
pourtant une confusion que tout le monde commet.
Kerouac compte sur Gary Snyder pour lui en apprendre davantage sur le
Zen. Gary lui explique que le bouddhisme zen s�introduisit au Japon au
cours du XIIe si�cle par Eisai et D�gen, en r�action contre divers
courants bouddhistes venus de Cor�e, install�s dans les �les depuis le
VIe si�cle, et qui avaient d�g�n�r�. Le Zen s�installa d�abord chez les samoura� qui appr�ci�rent ses vertus : le non-moi, la non-pens�e et le d�veloppement de l�intuition. Les guerriers d�velopp�rent les arts martiaux (sabre, tir � l�arc) selon l��tat d�esprit du Zen, ce qui donna des techniques originales .
Zen est une forme abr�g�e de Zenna, traduction du sanscrit dhy�na �
m�ditation profonde. Issue de l��cole chinoise de Wei-shi, l�ob�dience
zen du Sud que les occidentaux ont import� est accommodante avec la vie. Kerouac va s�y int�resser parce qu�il procure un certain d�tachement pouvant mener � la paix int�rieure, � l�harmonie. " Quand j�ai d�couvert le bouddhisme, j�ai tout � coup compris que j�avais d�j� v�cu ant�rieurement, il y a tr�s longtemps, et que j�avais �t� condamn� � mener une vie inf�rieure en expiation des fautes et p�ch�s que j�avais commis au cours de ma premi�re existence. Mon karma a �t� de rena�tre en Am�rique o� personne ne sait s�amuser et o� personne n�a le sens de libert�, ni de rien, confesse-t-il dans Les Clochards c�lestes. "
La concentration zen recherche le d�veloppement de l��nergie pour elle
m�me. Celui qui m�dite se laisse conduire par l�intuition. Il cherche � purifier son �me des troubles qu�apportent les habituelles
pr�occupations humaines.
L�exaltation de l�action pure est finement alli�e � la sensibilit�. Le
Zen s�applique naturellement � de nombreux arts dont la danse (mai), le th��tre n�, l�arrangement des fleurs, la peinture sumi, la calligraphie, la forme po�tique du ha�ku et la c�r�monie du th�. Cette derni�re est �voqu�e dans Les Clochards c�lestes.
Japhy m�offrit une tasse de th� chaud
" Tu n�as jamais lu le Livre du Th� ? demanda-t-il.
� Non ; qu�est-ce que c�est ?
� C�est un ouvrage �rudit sur la fa�on de pr�parer le th�. On y trouve
le r�sultat de deux mille ans d�exp�rience en la mati�re. Certaines
descriptions des effets produits par la premi�re gorg�e de th�, puis la seconde et la troisi�me sont vraiment fascinantes et bouleversantes. "
Il existe une philosophie du th�, et la secte Zen a formul� un rituel du th� consign� dans le Livre du th�. C�est devant une statue du Bodhi
Dharma que les moines r�coltaient le th� et le buvaient dans un bol unique avec tout le formalisme recueilli d�un sacrement ; et c�est de ce rituel zen qu�est n�e et que s�est d�velopp�e la c�r�monie du th� au Japon, au quinzi�me si�cle. En Chine, l�offre du th� � un h�te n�est pas une convention banale, mais une c�r�monie dont l�origine est religieuse. Elle daterait de Lao Tseu qui re�ut d�un de ses disciples, au portail du d�fil� de Han, une coupe de th�.
Gary Snyder conseille � Kerouac de poursuivre dans sa voie pragmatique �
l�exp�rimentation. Car le Zen ne peut �tre atteint par l�intellect. Il
doit �tre directement et personnellement exp�riment� par chacun d�entre nous au plus profond de son esprit. Personnellement veut dire aborder le fait tout seul, sans interm�diaire. � la question "Qu�est-ce que le Zen?" un ma�tre fit cette r�ponse : " C�est faire bouillir de l�huile sur un grand feu flambant. " relate D.T. Suzuki dont Kerouac peut voir les deux tomes de Essais sur le bouddhisme Zen dans la biblioth�que de son nouvel ami. Pour Suzuki, le Zen a ces quatre principes qui lui sont propres :
" Une transmission sp�ciale en dehors des �critures,
" Aucune d�pendance � l��gard des mots et des lettres,
" Se diriger directement vers l��me de l�homme,
" Contempler sa propre nature et r�aliser l��tat d�un Bouddha. "
Snyder diss�que �galement le bouddhisme chinois auquel est attach�
Kerouac. La religion bouddhiste est apport�e en Chine, � la fin du Ier
si�cle, par un moine indien venu du Dekkan, Bodhidharma, qui fonde la
v�ritable �cole mystique du bouddhisme chinois, le Tch�an. Gr�ce au
tao�sme, la pens�e chinoise est pr�par�e � la n�gation du monde telle
que l�enseigne le bouddhisme. La religion sera formalis�e par un
Chinois, Hiuan Tsang. Apr�s un s�jour en Inde, il fonde en 610 l��cole
de Wei-shi. Cette doctrine donne du corps au Verbe et tente d�offrir une image de l�absolu par-del� m�me sa r�v�lation. " De niveau et d�aplomb ton esprit ne demeure nulle part ", d�clare Houe�-n�ng le Chinois. "Nous sommes tous au Ciel maintenant", pense Kerouac. Une Ferme C�leste.
Les deux amis �voquent la notion de v�hicule. Le bouddhisme m�h�yana qui les int�resse est le " Grand V�hicule ". Le v�hicule est la barque qui permet de passer le fleuve des r�incarnations, de briser la cha�ne
enti�re des agr�gats de la souffrance et d�arriver � la rive du nirv�na � l�illumination, extinction, l�immortalit�. Le nirv�na est l�absence de toute sensation ; pour Bouddha, il est impossible ni n�cessaire de le conna�tre plus pr�cis�ment.
Apr�s Bouddha, le m�h�yana a remis en honneur le culte des dieux ; il
devint en Inde une religion populaire. Le Bouddha, apr�s sa mort, devint � son tour un h�ros ; on vit m�me en lui une divinit� ; on le consid�ra comme une Incarnation ; les rites et les formes ext�rieures de la religion reprirent par ce d�tour toute leur puissance. Les superstitions se manifest�rent avec une �nergie accrue. Le m�h�yana ne consid�rait plus comme but supr�me la d�livrance du cycle des r�incarnations.
Le m�h�yana introduisit l�id�e de compassion. Il convenait alors de se
r�incarner dans le monde pour contribuer au salut du monde. Le saint est assign� du rang de " Bodhisattva ". � quelqu�un qui lui demande o� il a p�ch� Kerouac, Gary Snyder r�pond qu�il rencontre toujours ses
Bodhisattvas dans la rue.
" Ah, Am�rique, si grande, si triste, si noire, tu es comme les feuilles d�un �t� sec qui sont d�j� ratatin�es avant la fin d�ao�t, tu es sans espoir, tous ceux qui te regardent ne voient rien d�autre que ce d�sespoir aride et morne, la certitude d�une mort mena�ante, la
souffrance de la vie pr�sente, ce ne sont pas les lampes de No�l qui te sauveront, ni toi ni personne, on peut mettre des lampes de No�l sur un buisson mort en ao�t, la nuit et la faire ressembler � quelque chose, quel est donc ce No�l que tu professes, dans ce vide ?... dans ce nuage n�buleux ? interroge Kerouac dans les M�les de la nuit vagabonde. "
Selon Bouddha, le moi psychique ne pr�sente pas d�unit� permanente. Les �v�nements et les actes qui forment l�existence sont une succession de faits cr��s par la volont� de vivre sans cesse en renouvellement. Dans le 6e Chorus de Mexico City Blues, Kerouac appelle le Clair de Lune Secret de Bouddha, l�Ancienne Vertu de se reposer et de penser des pens�es heureuses et confortables. Il reprend la th�orie de la non-substantialit� du moi expos�e par Bouddha.
Le moi d�pend de l�existence d�un autre
moi, et donc aucun Moi Universel Solo
n�existe � pas de moi, pas d�autre moi,
pas d�innombrables mois, pas
de moi Universel et pas d�id�es
relatives � l�existence ou la non-
existence de cela �
" Plut�t mort que c�l�bre !" s�exclame-t-il. La mort est la fin d�une
illusion. Cependant la mort n�est pas que le fin d�une souffrance ne
laissant rien derri�re elle � ce qui serait une philosophie nihiliste.
Bouddha fut fascin� par la mort aussi mentionna-t-il une fois
l�existence d�un corps astral. Dans le 25e Chorus, Kerouac �voque la
mort en pensant � ce Ma�tre qu�il appelle le Destructeur et
l�Exterminateur de la Mort, l�Exterminateur de l��tre et du Non-�tre.
Ne pense pas � la mort
Une fois que tu y es
Parce qu�elle est sans traces
N�ayant pas de trace � suivre
Tu te reposes l� o� tu es
� l�int�rieur de l�essence
Mais d�s que je dis essence
Je reprends ce mot
Et cette remarque � l�essence est
Muette, tu ne peux souffler mot,
essence est le mot pour le doigt
qui nous montre un vide clair
L�admiration de Kerouac pour Gary Snyder le conduit � devenir un
pros�lyte du Zen attir� par son acc�s direct au satori, son
anti-intellectualisme et l�absence de r�gles pr�cises. Mais � la
diff�rence de Gary Snyder, il ne pratiquera pas r�guli�rement la
m�ditation. Tous deux ont en commun " la pauvret� joyeuse et volontaire du Bouddhisme " qui devient une force positive. Snyder va int�resser Jack � toutes les manifestations artistiques ou rituelles du Bouddhisme.
L�application du Zen � la po�sie japonaise � le ha�ka� � enthousiasme
Kerouac. Exercice d��veil, le ha�ka� consiste � �purer une histoire
naturelle jusqu�� l��crire en trois vers de dix-sept syllabes , dans le but de provoquer l��tonnement avec la chute du troisi�me vers. Changeant de langue, le po�te arrange la forme � sa mani�re � les langues occidentales ne peuvent pas s�adapter � la fluidit� syllabique du japonais � mais en conserve l�esprit de puret�, de m�ditation introduit, � partir du dix-septi�me si�cle, au Japon, par les po�tes zen Bash� , Issa et Buson.
Nesetsukeshi ko no
Sentaku ya
Natsu no tsuki
Bash�
Elle a couch� l�enfant,
Lave les v�tements ;
Lune d��t�.
Pour Kerouac, l�ha�ka� doit �tre d�pourvu de tout artifice po�tique.
Toutefois, l�absence de sens entre le second vers et le troisi�me, qui
constitue chez les po�tes japonais l��nigme zen pouvant conduire �
l�illumination, est souvent n�glig�e dans ses haika�s.
Et le chat tranquille
assis pr�s du poteau
Per�oit la lune
Un peuplier
Des feuilles jaunies
Un �crivain est pass� par l�.
Le second ha�ka� est construit sur un jeu de mots, ce qui est impensable
dans la forme traditionnelle japonaise. Gary Snyder t�moigne que Kerouac pouvait facilement composer un ha�ka� int�ressant, spontan�ment. C�est une m�thode pour ne plus penser et aller son chemin en dansant. "J�entrevois la grande r�volution des sacs � dos. Des milliers, des millions de jeunes Am�ricains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, r�jouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles et plus heureuses encore les vieilles, tous transform�s par les Fous du Zen, lanc�s de par le monde pour �crire des po�mes inspir�s, sans rimes ni raison, donnant l�image de la libert� par leurs actes impr�vus, � tous les hommes et m�me � tous les �tres vivants ", proph�tise Jack dans Les Clochards c�lestes.
La Lumi�re est en retard car elle arrive apr�s la r�alisation, constate Kerouac. Le processus qui m�ne � l�illumination zen comprend quatre �tapes : le stade initial et le k�an, le somma, le maky� et le satori. Avec le satori, nous atteignons un au-del� du sujet et de l�objet. Le Zen commence avec lui et finit avec lui ; il est la mesure du Zen. Il n�est pas un �tat de simple qui�tude � comme le souhaiterait parfois un Kerouac qui�tiste �, mais une exp�rience int�rieure qui d�clenche une explosion soudaine de la connaissance de l�esprit.
Le k�an permet parfois d�atteindre l�illumination. C�est une �nigme
paradoxale qui reste constamment pr�sente au regard de l�esprit, nuit et jour, en tout temps et en tout lieu. Voici un k�an de la secte Rinzai :
" Quel bruit produit une main qui claque ? " Snyder approuve le k�an que lui rapporte Kerouac interrogeant un vieux cuisinier chinois : "
Pourquoi le Bodhidharma est-il venu de l�Ouest ? " (Bodhidharma est
l�Indien qui introduisit le bouddhisme en Chine.)
" Je m�en moque ", r�pondit le vieux cuisinier en plissant les yeux, et je r�p�tais sa phrase � Japhy (Gary Snyder dans le roman) qui dit :
" Excellente r�ponse, absolument excellente. Maintenant tu sais ce que
signifie le Zen pour moi. "
Un dessin rituel doit �tre accompli pour �ter � la po�sie sa boue. Gary Snyder trace le cercle magique. La mandala permet de lire l�avenir si on ajoute quelques signes en pronon�ant une formule rituelle. Le cercle repr�sente le vide et les dessins sont les illusions. Une mandala est une repr�sentation mat�rielle de l�univers d�apr�s la conception cosmogonique bouddhique. Gary Snyder indique � Kerouac qu�on voit parfois une mandala trac�e sur la t�te d�un Bodhisattva et inspir�e par l�histoire de sa vie. C�est une coutume d�origine tib�taine. Gary Snyder a int�gr� au Zen certains �l�ments du bouddhisme tantrique. �tymologiquement, le tantra est ce qui �tend la connaissance. Le tantrisme a �t� introduit par Asanga vers 400 puis par N�g�rjuna au IIe si�cle. Il s�est d�velopp� au IVe si�cle sous le nom de v�hicule du Diamant (Vajray�na).
Le nom du " rituel secret " est Pancatattva qui signifie " les cinq
�l�ments ". On met en relation cinq " substances � utiliser " avec les
cinq " grands �l�ments ". L�utilisation de la femme correspond �
l��ther. Celle du vin correspond � l�air ; � la viande, le feu ; au
poisson, l�eau ; aux c�r�ales, la terre. La chair, le Cosmos vivant, le Temps constituent trois �l�ments fondamentaux de la r�alisation
tantrique. L�homme ne dispose plus de la spontan�it� et de la vigueur
spirituelles dont il jouissait au d�but du cycle. Il est incapable
d�acc�der directement � la V�rit�. Il doit " remonter le courant ",
partir des exp�riences fondamentales et sp�cifiques de sa condition
d�chue, des sources m�me de sa vie. Dans le s�dhana tantrique, le " rite vivant " joue un r�le d�cisif, le " c�ur " et la " sexualit� " servent de v�hiculent pour acc�der � la transcendance. Dans le ravissement qui unit deux �tres, dans la simultan�it� de l�ivresse et de l�orgasme, on peut provoquer l��tat d�" identit� " et de transcendance. Le plaisir exalt� et transfigur� pr�figure l�illumination absolue (sambodhi).
Gary Snyder appr�cie le tantrisme parce qu�il se m�fie de toutes les
philosophies bouddhistes et m�me de toutes les philosophies qui
rabaissent la sexualit�. Il explique � Jack comment on joue au yabum. Il s�assoit en tailleur sur l�un des coussins pos�s par terre. Puis il se rapproche d�une jolie blonde appel�e Princesse qui s�assoit en face de lui, en lui jetant les bras autour du cou. " C�est ainsi que l�on
proc�de dans les monast�res du Tibet. C�est une c�r�monie rituelle qui a lieu en face des pr�tres. Ceux-ci chantent et les fid�les prient et
r�citent " Om Mani Padm� Oum ", ce qui signifie : " Que soit faite la
volont� de la foudre dans le Vide obscur. Je suis la foudre et Princesse est le vide obscur. "
Kerouac est mal � l�aise dans la suite du yabum qui consiste � se
d�v�tir, se caresser et s�embrasser. Je venais de passer un an de
chastet� absolue, car je pensais que la fornication est la cause directe de la naissance et que la naissance est la cause directe de la
souffrance et de la mort. J�en �tais arriv� � un point o�, sans mentir, je consid�rais la fornication comme une agression et m�me une cruaut�. Princesse, toujours nue, est couch�e par terre pour le plaisir de faire de l�exercice en mettant sa bras autour de ses genoux. Pour finir, Kerouac et elle prennent un bain chaud dans la baignoire.
Gr�ce � Gary Snyder, Kerouac a appris ce qu�il esp�rait : la mani�re
dont les Fous du Zen en usent avec les filles. Gary projette alors de
faire une superbe excursion, avec leur ami John Montgomery, dans les
hautes sierras en cette belle fin octobre. Bien que Kerouac se fasse
traiter de Bouddha connu sous le nom de grand Tire-au-flanc, il accepte de monter avec les autres au sommet du Matterhorn.
XVI
De retour en ville, Jack retrouve l�amie de Neal, Nathalie Jackson, en
pleine crise de parano�a. Elle ne cesse d�affirmer que la police va
arr�ter tous les mystiques de Berkeley. Jack s�aper�oit bien vite
qu�elle est accroch�e aux amph�tamines et qu�elle n�arrive pas �
redescendre. De jour en jour sa parano�a s�accentue. Elle s�ouvre une
premi�re fois les veines, mais Neal l�arr�te � temps. Il demande � Jack de la surveiller parce qu�il doit se rendre � son travail. En la
pr�sence de Jack, Nathalie ne cesse de d�lirer ce qui lui fait perdre
patience � en r�alit� il est tr�s mal � l�aise, il n�arrive pas �
communiquer avec elle.
Neal rentre au matin de son travail et Jack quitte l�appartement.
Pendant le sommeil de Neal, elle brise un vasistas et tente de s�ouvrir de nouveau les veines du poignet. Un voisin l�aper�oit et alerte la police. Lorsqu�ils font irruption dans l�appartement, elle pense que la grande arrestation est arriv�e et s�enfuit jusqu�� la goutti�re. Elle fait une chute du sixi�me �tage et meurt � l�arriv�e.
Jack comme toute la communaut� litt�raire de San Francisco est
boulevers�. C�est le signe que le moment est venu de reprendre la route. " Au moins, maintenant, elle est au ciel, et elle sait. Elle a quitt� la grande souffrance de l�atomique. ", pense-t-il.
La veille de son d�part, Jack passe voir Gary. Ils tiennent une ultime
discussion m�lant les religions bouddhiste et chr�tienne. Pour Kerouac, il n�y a pas lieu de s�emp�trer dans le schisme entre le bouddhisme et le christianisme, l�Orient et l�Occident. Le nirv�na et le ciel sont iden