"Journ�e bucolique dans l'Orl�anais : " Au pays de Bambi "
"D'un c�t� les chasseurs, de l'autre les rabatteurs. Les uns sont l� pour la journ�e, les autres vivent dans ce coin du Loiret. Rencontre le temps d'une battue en for�t.
LIBERATION - 27 novembre 2005 Par Renaud DELY
Pas un coup de fusil n'a r�sonn� que le gibier a d�j� rendu les armes : il baigne dans la sauce, accompagn� d'une pl�tr�e de gratin dauphinois, d'un demi-camembert et d'une tarte aux fruits. Des lamp�es de vin rouge pour engloutir l'h�catombe. Neuf heures du mat', en route pour une journ�e nature au grand air patronn�e par l'Office national des for�ts (ONF) ! Dans la maison foresti�re d'Ingrannes, � une trentaine de kilom�tres au nord-est d'Orl�ans (Loiret), le repas s'ach�ve. T�tes grisonnantes, accents du cru, anecdotes plein la gibeci�re, les rabatteurs s'�chauffent la voix avant de s'en aller traquer le cervid�. �Tonton�, l'a�n� de la bande, 75 ans dont 22 de �pouss�es�, Michel, le �chef de traque�, un g�ant bourru au verbe haut. Certains sont retrait�s, d'autres au ch�mage. Tous ont en poche un sac en plastique pour les champignons.
Dehors, les 4 x 4 se rangent sur le parking : mocassins en daim, vestes de chasse impeccables, allures de gentlemen farmers, les fusils, parisiens pour la plupart, d�barquent. Chacun a d�bours� 190 euros �pour faire un troph�e�, c'est-�-dire ramener les bois des �grandes pattes� (les cerfs). Les rabatteurs c�dent la place aux chasseurs. Les deux mondes se croisent, se toisent mais ne se parlent pas.
Le �chef de chasse�, St�phane Bitaud, de l'ONF, lit les consignes. Il y en a vingt-deux: �En v�hicule, l'arme doit �tre transport�e d�charg�e, ne tirez jamais dans la traque (la parcelle o� se trouvent les rabatteurs, ndlr), ne tirez qu'un animal dans une harde de grands cervid�s (...), achevez toute b�te bless�e, apr�s le tir ramassez vos cartouches...� Les balles et le gibier sont rationn�s : deux faons, un daguet ou un cerf, uniquement les sangliers jeunes, etc. St�phane exhorte la troupe � annoncer toute b�te tir�e avec des coups de cor suivis de �ta�aut�. Enfin, il pr�cise les amendes pour ceux qui forcent sur la g�chette : 90 euros pour un chevreuil non pr�vu, 180 euros pour un cerf, etc. Sur le papier, les r�gles sont strictes et sans appel. �Une autre fa�on de chasser, propre�, assure St�phane. Mais l'assistance l'�coute distraitement.
Le chef de chasse informe sa meute de la pr�sence de Lib�ration pour la journ�e. �On peut les tirer, les journalistes ?� demande une voix. Ricanements sur le banc des chasseurs. Sueurs froides du c�t� de la presse. Le gibier � plume enfile une chasuble fluo orange, histoire d'�viter toute m�prise. L'�quipage traverse le hall o� s'affichent les tarifs des assurances : 15 euros par jour en cas d'incapacit� temporaire pour un rabatteur, 15 245 euros pour une �infirmit� permanente� et... la m�me somme en cas de d�c�s.
�Les cris, les chasseurs aiment bien, �a fait folklore�
Un quart d'heure de route plus tard, on descend de voiture pour se placer � l'or�e d'une parcelle touffue, � l'angle de la �route de la Feuille-Morte� et de celle du �Petit-Jouy�. �Surtout ne bougez pas d'ici, il y a danger.� Bien re�u. Pluie battante, froid gla�ant, visibilit� m�diocre. Un chasseur bedonnant remonte l'all�e en courant : �J'ai oubli� mes balles�, souffle Mercier, fort accent sudiste. Un coup de corne dans le lointain et les rabatteurs disparaissent dans la futaie. Ils crient, hurlent, jouent de la corne de brume, ambiance stade de foot. Pas vraiment pour faire fr�mir le gibier, habitu� au vacarme, mais plut�t pour faire fr�tiller le fusil. �Les cris, les chasseurs aiment bien, �a fait folklore�, confirme St�phane Bitaud.
Deux biches sortent des fourr�s, s'arr�tent au milieu de l'all�e. Mercier se retourne : �Pan !� Trop tard. On ose trois pas en retrait, pour observer. A 50 m�tres, un chasseur vo�t� � grosses lunettes fait mouvement. A l'abri ! Trois quarts d'heure plus tard, bredouilles, les chasseurs tirent la tronche. La file de 4 x 4 se remet en route.
Midi, deuxi�me traque. La parcelle est bien plus vaste, pentue, et, surtout, plus peupl�e. A peine une salve de cris que les premiers coups de feu r�sonnent. Quatre longs coups de cor suivi d'un ta�aut (quatre coups plus brefs) : �Un faon tu��, traduit St�phane. C'est Bambi qu'on assassine ! Un sanglier d�sarm� fuit ventre � terre. �En retour...�, hurlent les traqueurs. L'animal se retrouve � d�couvert. Re-pan ! �Les chasseurs sont contents quand �a tire, �a les motive�, commente St�phane. Les chiens aboient, le gibier tr�passe. Cessez-le-feu. Traqueurs et chasseurs se retrouvent nez � nez, � un carrefour. ��a a touch� ?� questionne un rabatteur. Pas de r�ponse. Les fusils, repus, cassent la cro�te sur le capot des v�hicules. La valetaille fait le sale boulot. Une remorque arrive: deux faons et deux sangliers dans une mare de sang. Julien, cadre � l'ONF, est agac� : �Ils n'avaient pas tout annonc� ! On a beau leur r�p�ter, ils ne le font pas.� Les rabatteurs se penchent sur le butin. Silence g�n�. Les fusils ne s'approchent pas. Jean-Claude, �en cessation d'activit� depuis quatre mois�, est ravi : il a ramass� un gros champignon : �Je ne suis pas chasseur, mais l� c'est tr�s bien organis�, tr�s propre.�
�Dans les chasses priv�es, on tire des colonnes enti�res de sangliers !�
A 14 heures, troisi�me battue, dans une for�t de pins, sous des trombes d'eau. Trois cerfs d�ambulent nonchalamment. Pan tardif. Caramba, encore rat� ! �Ah peuch�re, moi je sais chasser que le laping...�, se gondole Mercier, le fusil le plus inoffensif du Gard. Plus loin, un chevrillard s'en va agoniser dans un foss�. Un chien s'occupe de le r�duire en viande hach�e. Le chasseur a le triomphe modeste. La derni�re pouss�e est plus fructueuse. Une demi-douzaine de �grandes pattes� se font rep�rer dans de grandes all�es coupe-feu. Une heure de f�te foraine et Francis, 75 ans, vue basse et oreille incertaine, tr�ne devant son �272e chevreuil !�. La petite b�te tra�ne au sol. Francis tire sur la t�te : les bois lui restent dans la main. �Oh, c'est d�gueulasse.� Son copain Charles ricane : �Francis, s'il ne tire pas au moins une fois dans la journ�e, c'est foutu, le soir, il ne peut plus...� Il affiche fi�rement ses �85 millions� de redressements fiscaux, raconte qu'il chasse avec �le parrain de M. Chirac�, et prend l'air entendu pour raconter ses �tats de service en Afrique o� il s'en va traquer le phacoch�re, le buffle �et les petites n�gresses, hein Francis ?�. Et de se lamenter : �Y'a pas de gibier, l'ONF fait du fric sur notre dos. Dans les chasses priv�es, on tire des colonnes enti�res de sangliers !�
Cinquante m�tres plus loin, Julien demande du renfort : �Deux faons bless�s � 100 m�tres�. Ce grand flou de Francis a fait du d�g�t. St�phane Bitaud arrive avec un �chien de sang�: �Cherche le sang, cherche le sang, allez, cherche !� La �chasse propre� vire au gore. La qu�te dure une demi-heure. En vain.
La nuit tombe. Retour � la maison foresti�re. Bilan : 7 b�tes abattues, un daguet de 132 kg, deux faons de 68 et 55 kg, deux sangliers de 24 kg, un chevreuil de 22 kg et... un chevrillard de 6,8 kg. �Sans les rabatteurs, pas de chasse�, annonce St�phane. �Messieurs� les fusils les applaudissent du bout des doigts. Du sang plein le tablier et les mains plong�es dans les entrailles, les rabatteurs d�coupent les cerfs. Pendant que les chasseurs
retournent s'attabler au chaud pour d�gainer des bi�res."
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Si vous �tes arriv�s jusque l�, bravo, c'est que vous avez une sacr� capacit� d'endurance � la connerie !
bonne nuit,
no amy.